Les champignons saprophytes en forêt et en culture

En 2013, je me suis demandé si le pleurote pulmonaire pouvait pousser sur les pages d’un vieil annuaire téléphonique. J’ai coupé l’annuaire en deux pour le faire tenir dans un bocal. Le mycélium a gagné le papier humide, puis les premiers chapeaux sont apparus.

Un champignon saprophyte se nourrit de matière organique morte. Pour ce pleurote, en forêt, c’est souvent le bois d’un feuillu. Pour le champignon de Paris, en culture, c’est du compost. Les mycologues emploient plus volontiers le terme saprotrophe pour décrire ce mode de nutrition.

Comment un champignon se nourrit-il de bois ?

Sur un tronc, on repère facilement les chapeaux des pleurotes. En regardant dessous, on voit les lames où se forment les spores. Pour trouver la partie qui se nourrit, il faudrait regarder à l’intérieur du bois. C’est là que s’étend le mycélium, un réseau de fins filaments appelés hyphes.

Le bois d’une souche et le papier de mon annuaire contiennent tous deux de la cellulose, faite de longues chaînes de sucres. Les filaments libèrent des enzymes qui découpent ces chaînes en molécules assez petites pour être absorbées. Le champignon digère ainsi une partie de sa nourriture directement dans le bois, à l’extérieur de ses filaments. On parle de digestion extracellulaire. [1]

La cellulose lui fournit ainsi du carbone. Je détaille ailleurs les autres besoins nutritifs du mycélium, notamment en azote et en minéraux.

Quel rôle jouent les champignons saprophytes en forêt ?

La façon dont une branche se défait donne parfois un indice sur les champignons qui l’ont décomposée. Un bois pâle qui s’effiloche entre les doigts évoque une pourriture blanche. Les champignons qui en sont responsables peuvent dégrader la lignine, l’un des constituants qui donnent au bois sa rigidité. [2]

Avec une pourriture brune, le bois se fend souvent en petits cubes en séchant. Ces champignons ont surtout dégradé la cellulose et les hémicelluloses. Une grande partie de la lignine reste en place sous une forme modifiée, ce qui donne au bois sa couleur brune. [2]

Au sol, d’autres espèces décomposent la litière, cette couche de feuilles mortes, d’aiguilles et de brindilles. Les petits animaux la fragmentent, tandis que champignons et bactéries poursuivent sa décomposition. Une partie du carbone retourne dans l’air sous forme de CO2. Des éléments comme l’azote redeviennent progressivement disponibles pour les plantes. [1]

Cinq exemples de champignons saprophytes

  • Le pleurote en huître (Pleurotus ostreatus) pousse en touffes sur les troncs et les souches de feuillus. En culture, la paille lui convient aussi.
  • La tramète versicolore (Trametes versicolor) forme de minces éventails sur le bois mort. C’est un exemple de champignon de pourriture blanche.
  • L’oreille-de-Judas (Auricularia auricula-judae) se rencontre notamment sur les branches mortes de sureau.
  • Le pied-bleu se nourrit de débris végétaux dans la litière des sous-bois. Ses chapeaux émergent souvent d’une couche de feuilles mortes.
  • Le champignon de Paris (Agaricus bisporus) est cultivé sur un compost à base de paille et de fumier, où d’autres micro-organismes ont déjà transformé la matière végétale.

Quelle différence avec un champignon parasite ou mycorhizien ?

Un champignon pousse sur un arbre vivant. Est-ce forcément un parasite ? Une branche morte encore attachée au tronc peut très bien nourrir un saprotrophe. Un champignon parasite, lui, prélève des ressources aux dépens de l’arbre vivant. Certaines espèces peuvent parasiter un arbre puis continuer à décomposer son bois après sa mort.

Le cèpe de Bordeaux vit encore autrement. Son mycélium s’associe aux racines d’un arbre qui lui fournit des sucres. En retour, il aide l’arbre à puiser des éléments minéraux dans le sol. C’est un champignon mycorhizien. Voilà pourquoi une recette de culture sur sciure adaptée au shiitaké ne suffit pas pour faire pousser des cèpes. [3]

Mes essais de culture sur sciure de hêtre et sur papier

Le shiitaké et sa peau brune

Sur mes blocs de sciure de hêtre, le mycélium du shiitaké (Lentinula edodes) était d’abord blanc. En trois à quatre semaines, sa surface avait bruni. Le shiitaké provoque pourtant une pourriture blanche dans le bois. La couche brune que j’avais sous les yeux était son propre mycélium en train de mûrir. [4]

Au moment d’immerger mes blocs, j’ai eu un souci tout simple. Ils flottaient dans ma cocotte-minute ! Je les ai laissés dans l’eau au réfrigérateur pendant 48 heures. Quatre jours après leur mise en fructification, les premiers shiitakés perçaient la couche brune. Sur l’une de mes photos, on voit même un grain de seigle soulevé par un jeune champignon.

Jeune shiitaké à la surface d’un bloc de sciure de hêtre colonisé par le mycélium
Début de la fructification du shiitaké sur mon bloc de sciure de hêtre. 

De la sciure dans un sac, puis ces petits chapeaux qu’on voit se former, c’est ce que j’aime dans cette alchimie du vivant. J’ai photographié les étapes de cet essai de culture du shiitaké sur sciure.

Les pleurotes de l’annuaire et ceux du marc de café

Pour ensemencer l’annuaire, j’avais utilisé des grains de seigle déjà colonisés par le pleurote pulmonaire (Pleurotus pulmonarius). Le seigle apportait lui aussi de la nourriture. Si les champignons ont bien poussé sur les pages, mon essai ne permet pas de savoir quelle part de leur croissance venait du papier et quelle part venait du grain.

Les pleurotes de l’annuaire m’ont paru plus foncés et plus trapus que ceux de mon essai sur marc de café. J’avais pensé à l’aération, parce que le papier arrivait au ras du bocal. Pour vérifier cette idée, il faudrait garder le même substrat et faire varier seulement l’aération.

Jeunes pleurotes pulmonaires à la surface du marc de café dans un bocal
Les jeunes pleurotes de ma culture sur marc de café, qui m’a servi de comparaison pour l’essai sur papier. Photo personnelle.

Les photos de l’annuaire se trouvent dans mon essai de culture de pleurotes sur papier. Je déconseille ce support pour une récolte destinée à la cuisine. L’essai portait sur la croissance des pleurotes et je n’ai pas fait analyser les champignons pour y rechercher d’éventuels contaminants liés aux encres.

Pour d’autres essais sur bois, le nameko fait aussi partie des espèces cultivables sur sciure de feuillus.

Sources et lectures

  1. Théo Marchand et Meryem El Jaouhari (2026). La décomposition de la matière organique et sa place dans les sols. Planet-Vie, École normale supérieure.
  2. Institut fédéral de recherches WSL. Les pourritures du bois.
  3. INRAE (2019). Voyage au royaume champignons.
  4. Seung-il Yoo et coll. (2019). Étude du brunissement du mycélium de Lentinula edodes. BMC Genomics, 20, 121.

Pour la culture, je présente aussi deux ouvrages de ma bibliothèque, Growing Gourmet and Medicinal Mushrooms de Paul Stamets et The Mushroom Cultivator de Paul Stamets et J. S. Chilton, dans ma sélection de livres sur les champignons.


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5 Commentaires

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    • Thomas sur 12 novembre 2012 à 19 h 32 min
    • Répondre

    Aillant une amie coiffeuse, j’ai pu avoir en ma possetion une asser grande quantité de cheveux humain non coloré !

    je me demandait ( a titre experimental ) si il y aurait une chance de voire si dévloper un pleurote par exemple (lequelle?)

    merci

      • Samuel sur 12 novembre 2012 à 20 h 06 min
        Auteur

      Salut Thomas,
      Effectivement, tu as raison de t’orienter vers les pleurotes qui sont très adaptatifs.
      J’ai trouvé cet article en anglais, ou il est dit que Pleurotus ostreatus pousse sur cheveux humains.
      Si tu as l’occasion d’en récupérer pour faire l’essai, prends des photos ça pourrait faire un article magnifique!

      • Thomas sur 12 novembre 2012 à 23 h 08 min

      Pas de soucis!
      encore merci

    • olivier sur 19 février 2013 à 12 h 13 min
    • Répondre

    svp donnez-nous des info sur le saprophytisme des champignons vis à vis de l’azote et du soufre

      • Samuel sur 25 février 2013 à 18 h 11 min
        Auteur

      Bonjour Olivier,
      Je te recommande la lecture de l’article sur les besoins nutritifs des champignons.

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